« Tu as passé une bonne journée ?….»

C’est une petite phrase toute banale, anodine, passe-partout. Petite phrase que l’on exprime de loin, d’une pièce à l’autre par exemple ou de plus près, à celui, celle ou ceux qui partagent notre existence. Parfois avec légèreté, distance, gravité, inquiétude, curiosité, intérêt ou crispation.

Nos journées ressemblent bien souvent à des marathons. Pour certains, vous parlez de « longs couloirs sombres » dans lesquels la vie personnelle ne s’invite pas. Pour d’autres, c’est vivre « en apnée » du matin jusqu’au soir et parfois même du lundi au vendredi. Le clivage est puissant : on se coupe d’une partie de notre vie au profit de l’autre. Stratégie de réussite ou stratégie de survie ? Les préoccupations, les réunions, les enjeux, les vexations, les idées s’invitent le soir et même tard dans nuit. Il n’y a pas d’espace pour faire vivre les deux simultanément, ne serait-ce qu’en pensée. Vous souvenez-vous de ce terrible fait divers où un père de famille, parti le matin, pour accompagner son enfant à la crèche, l’avait oublié sur le siège arrière de sa voiture, la journée durant. En plein été. Le soleil et la déshydratation ont eu raison de cet enfant de 2 ans …

Alors, notre petite phrase peut prendre tout son sens. Elle permet de nous reconnecter, le soir, à la cellule parentale, familiale, ou à celle et celui qui accompagne notre vie. Je peux ainsi sortir du mode « je » incessant, sclérosant et me tourner vers l’autre. Et entrer dans une relation dialogale : le je-tu. Je suis dans l’ici et le maintenant de l’échange. Je me fais le témoin de cette vie que je partage. Le regard que je lui porte exprime ma façon de concevoir l’autre. De l’aimer. De le respecter. De le reconnaitre.

Que se passe-t-il quand cela vient à manquer ?

  • On peut dire qu’il y a manque lorsque la question est là mais l’attention est ailleurs. L’écoute est distraite. Le regard est perdu. Le corps est tourné vers d’autres occupations. Vraisemblablement, l’intérêt semble se porter sur un ailleurs. Un ailleurs qui parfois prend la forme de télévision, d’ordinateur, ou de lecture. Formidable évitement du contact.

  • Ou encore lorsque la question sert de tremplin pour prendre toute la place au détriment de l’autre. Ecouter l’autre c’est déjà apprendre à faire silence en soi, sans préparer de réponse, sans cogiter sur ce que l’on pense de ce qui se dit, sans associations d’idées qui parlent de nos préjugés et nos croyances. Faire silence en soi c’est donner une chance de recevoir l’autre dans son intégralité et avec intégrité. Gratuitement. Avec générosité.

  • Il y a un manque également lorsque la question n’intervient qu’après avoir exposé par le menu notre journée. La parole est pouvoir. Prendre la parole c’est prendre le pouvoir sur l’autre. Quels messages transmettons-nous à l’autre lorsque nous ne lui laissons que quelques miettes d’espace pour s’exprimer ?

  • Mais aussi le manque peut s’exprimer lorsque cette question se pose à l’un mais pas à l’autre. Un homme m’exprimait son désarroi lorsqu’il observait, étant jeune, que son père demandait régulièrement des nouvelles de sa journée à sa sœur mais rarement à lui. Et lorsque celui-ci réclamait un peu d’attention, il lui assénait un dernier coup « de toutes façons, tu as toujours été jaloux de ta sœur … ».

« Tu as passé une bonne journée ?….» peut être chargé de bienveillance, d’attention, d’intérêt et d’accueil mais il peut refléter également des impasses de contact certaines : maltraitance, évitement, domination, prise de pouvoir …

… De quelle couleur est votre « Tu as passé une bonne journée ?… ».

Virginie Comte

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